La cascade du bout du monde n’est pas aux antipodes, elle est située tout près de Chambéry, à Saint-Alban-Leysse, et elle est magnifique. Pourtant elle est méconnue, et pour cause: elle est interdite au public. Elle ne fournira donc pas même une ballade, vous ne la verrez qu’en photo! Pourquoi? Il s’agit d’un site privé, d’une friche industrielle. L’endroit est interdit, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité.

Elle est vraiment spectaculaire en période de grandes eaux.

3 Cascade du Bout du monde b

Dès le début du XIXème siècle elle était réputée, et déjà elle n’était pas facile d’accès. Une fois de plus j’emprunte les pas et les mots de Timoleon Chapperon (2). Son récit est comme toujours extrêmement précis et sensible; il reste aussi d’une actualité surprenante. Il est venu à pied de Chambéry, c’est une trotte, mais il est motivé: « Le Bout du Monde est l’un des sites les plus curieux qui se puissent rencontrer et son étrangeté est telle que le voyageur ne peut se dispenser de le voir« 11 Cascade du Bout du monde b

Il a traversé le village de Leysse. « En avançant encore, le vallon se resserre tout à coup et devient une gorge étroite, à l’entrée de laquelle se joignent Leysse et la Doria en un seul torrent qui prend le premier de ces deux noms. À ce point se trouve une papeterie établie en 1740, qui a été possédée par M Augustin Montgolfier, d’Annonay, et qui malheureusement ne fournit pas des produits aussi beaux que ce nom semblerait les faire espérer.« 

Il y a presque 2 siècles, c’était déjà une longue histoire industrielle! Le moulin avait connu plusieurs propriétaires, il avait été rénové par Augustin Montgolfier, puis racheté par son filleul, Augustin Aussedat.  Depuis beaucoup d’eau est passée sous le pont, et dans le moulin. La papeterie Aussedat a prospéré, puis connu une série de difficultés, puis périclité.

Timoleon Chapperon est peu sensible à cette déjà longue histoire industrielle: « Quelque avantageusement que cette fabrique puisse être située relativement à l’industrie, elle ne saurait l’être plus mal sous le rapport artistique; car c’est par le méchant escalier de pierres qui est à gauche, au fond de la cour, qu’il faut monter pour traverser des corridors plus ou moins éclairés, et arriver devant le point de vue qu’on est venu visiter. Aussitôt qu’on est sorti des bâtiments, on découvre un spectacle qu’on ne s’attendait pas à trouver si près de soi.  » En effet elle se trouve à quelques dizaines de mètres seulement.

Cascade du Bout du monde 2 b« La gorge, déjà horriblement resserrée, se termine tout d’un coup par une enceinte demi-circulaire de rochers perpendiculaires comme ceux dont nous avons parlé précédemment et dont la hauteur n’est pas moindre de cent pieds. La paroi qui sert de fond est échancrée à son sommet, et par cette échancrure tombe une très belle cascade; de chaque côté de cette dernière, d’autres masses d’eau sortent à pleins bords d’ouvertures naturelles du rocher, et se précipitent en bouillonnant dans le bassin commun qui les reçoit. A la gauche du torrent, on remarque également de nombreuses chutes d’eau, moindres, il est vrai, mais qui présentent toutes également la même particularité qu’elles sortent immédiatement des ouvertures de la montagne.« 

C’est vrai, l’eau sort de partout: du vallon de la Doriaz, de failles rocheuses horizontales sur la droite, d’une belle résurgence bien visible sur la gauche. Je suppose que c’est cette résurgence qui a fait l’objet d’un début d’exploration spéléologique (CAF spéléo Albertville, novembre 2011).

8 Bout du monde b

La cascade du torrent serait au même niveau qu’une (ou plusieurs?) cascade résurgence. Décidément, cet endroit est particulier « …l’air qu’on y respire est très frais et mêlé à la poussière d’eau qu’un vent presque continuel enlève aux cascades; le bruit des diverses chutes d’eau est assourdissant; la vue est sauvage et bornée à cinquante pas en avant, ne s’étendant guère plus loin en arrière; et, n’était cette malheureuse papeterie, le site aurait un charme étrange de désert et de cette terreur mystérieuse qui agit si fortement sur l’âme, lorsque nous sommes séparés du contact du reste des mortels. » Tout reste vrai, si ce n’est qu’aujourd’hui les bâtiments abandonnés de la papeterie augmentent l’impression de désert, de bout du monde. Quoi qu’il arrive le site n’appartient plus seulement au patrimoine naturel, mais aussi au patrimoine industriel.

Références

Tout au long du XIXème la cascade est décrite dans les guides touristiques de Chambéry ou de la Savoie. Les textes suivants sont sur google books

(1) Georges-Marie Raymond, Notice sur les Charmettes, et sur les environs de Chambéry, Chambéry, 1824, 79 pp, p. 33 (une description très poétique)

(2) Timoleon Chapperon, Guide de l’étranger à Chambéry et dans ses environs, Chambéry, 1837, 158 pp, p. 96 et suivantes (le plus complet)

(3) Lambert Elizabeth d’Aubert Résie, La Savoie: voyage à Chambéry et aux eaux d’Aix, vol 2, Paris et Lyon, 1847, 628 pp, p. 235 (ce n’est pas vraiment un plagiat, mais on retrouve beaucoup de Timoleon Chapperon et on n’y trouve rien de plus)

(4) Gabriel de Mortillet, Guide de l’étranger dans les départements de la Savoie et de la Haute-Savoie, Chambéry, J. Perrin, 1861, 479 pp, p. 254  (plagiat éhonté de Timoleon Chapperon, tout au moins en ce qui concerne la Cascade du Bout du monde)

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