Col Saint Michel Chemin romain b Sur les vieux chemins qui franchissent la montagne de l’Épine, cette petite randonnée en forêt nous emmène à la rencontre d’une grande histoire. On monte par la voie sarde du XVIIIème siècle, on franchit le col du Crucifix, on croise les pas de François 1er, et on revient par l’antique voie romaine qui passe au col Saint Michel. C’est une remontée dans le temps.

Il est difficile d’imaginer de nos jours ce que pouvait représenter le franchissement du col Saint Michel pour le voyageur venant de Lyon ou de Paris, de Lugdunum ou de Lutèce. Il affrontait ici ses premières montagnes, il abordait  les Alpes. Ce n’était bien sûr que le début des ennuis pour celui qui continuait vers l’Italie, vers Rome. Le col est à 903m d’altitude, il y aurait bien pire un peu plus loin.

Cette première difficulté n’était pourtant pas négligeable. La montagne de l’Épine et la montagne du Chat forment une barrière géologique assez forte pour avoir durant des siècles séparé 2 états, la Savoie et la France. Les points les plus bas de cet alignement montagneux sont précisément les 2 cols de la randonnée.

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Montagne de l'Epine Col Saint Michel Col du Crucifix

Bon, c’est bien beau tout çà, mais si on revenait à la randonnée?

Saint Sulpice

Départ à Saint Sulpice, parking en bas du village, ou à côté de l’Église.

Durée: une courte demi-journée, quelques heures si on ne traine pas.

Quand? A faire tout le temps, au printemps lorsque les montagnes plus hautes sont encore enneigées, en été pour profiter de la fraicheur du sous bois ou tard dans la saison pour admirer les couleurs de l’automne.

Difficulté: facile, super bien balisé. En principe je n’aime pas trop la prolifération des marquages mais nous sommes ici sur de grands chemins, il n’y a rien de déplacé à vouloir guider le voyageur, fut-il voyageur d’un jour.

Carte: le balisage est impeccable, mais une carte ne peut pas faire de mal.  Pour emporter: IGN 25000ème, “Massif de la Chartreuse Nord” 3333OT. Pour se rendre compte immédiatement: carte GoogleMap

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Le chemin monte doucement dans les prairies au dessus de Saint Sulpice.

5 Au dessus de Saint Sulpice b.

Balisage Cols de la montagne de l EpineTout au long de l’itinéraire le promeneur est bien guidé: balises, panneaux indicateurs avec horaires aux carrefours, et explications. On apprend ainsi qu’au XVIIème siècle, le chemin du col Saint Michel était devenu difficilement praticable faute d’entretien, ce dont les populations se plaignaient : « En 1735, la Maison de Savoie répond favorablement à leur demande, et envoie un ingénieur nommé Garella. Après étude de la situation, il choisit d’aménager un nouveau passage par le col du Crucifix. …la nouvelle voie fut construite avec une pente régulière et plusieurs lacets. Elle nécessita de nombreux murs de soutènement et fut entièrement pavée. Les travaux s’étalèrent sur 77 ans pour se terminer en 1812.« 

La montée va donc se dérouler sur une route qui a plus de 2 siècles. Soigneusement pavée, elle a conservé l’apparence d’une grande route d’autrefois. C’était du solide…

Voie Sarde Col du Crucifix

…mais le mur de soutènement ne s’entretient pas tout seul.

Sous les feuilles mortes et l’humus on retrouve tout ce qui fait la différence entre une route moderne et un chemin de campagne: évacuation des eaux en pierres taillées, bordures rectilignes, parements taillés dans des blocs massifs, courbes régulières…

7 Voie Sarde Col du Crucifix b

…mais il y a longtemps qu’aucun cantonnier n’est passé par là.

Arrivée au Col du crucifix, 915m.

9 Col du Crucifix b

Le col est un carrefour. De là il est possible de rejoindre le Col Saint Michel directement par les crêtes (le panneau indicateur annonce 20 minutes). C’est une solution rapide et qui offre l’avantage de passer par un beau point de vue sur le lac d’Aiguebelette. Je préfère aller voir la grotte François 1er, ce n’est pas un grand détour.

Donc je descends sur l’autre versant de la Montagne de l’Épine par l’ancienne route. Assez vite je quitte le grand chemin, je prends à gauche un sentier d’apparence plus modeste, presque horizontal.

10 A proximité des Grottes Francois 1er b

Le sentier est magnifique. Par endroit le rocher a été taillé; il y a même des marches. Quel luxe! Un peu plus loin je comprendrai que c’est l’ancienne voie romaine. Je l’imaginais beaucoup plus large…

Elle passe juste au dessous d’une série de grottes, dont l’une est assez vaste.

11 Grottes Francois 1er b

L’histoire raconte qu’au début du XVIème siècle, François 1er (fils de Louise de Savoie) a emprunté le col Saint Michel pour venir vénérer le Saint-Suaire à Chambéry. A son retour, surpris par un orage, il se réfugia dans la grotte qui porte aujourd’hui son nom.

12 voie romaine bLe chemin arrive au niveau du sentier de Beauregard et la montée devient un peu plus forte. Il me semble qu’il est formé de marches taillées, pas très hautes, qui se succèdent régulièrement. C’est parfait pour le piéton, possible pour un cheval, mais comment faire passer un chariot sur une telle route?

Très vite j’arrive à un col à peine marqué. Le chemin devient presque horizontal, il s’engage dans une gorge. Il est surplombé par des falaises à droite, bordé par un ravin peu profond à gauche… c’est un endroit parfait pour une attaque de brigands. Ou plutôt c’était: voici un témoignage du seigneur de Villamont qui date de 1588 : « …je montai la roide montagne ďAiguebelette qui dure une heure de hauteur et davantage de descente, étant toute remplie de bois taillis, repaire et tanière de larrons: toutefois le chemin y est assuré à raison de la bonne garde qu’on y fait. Se trouvent dans ces bois plusieurs ours et autres bêtes sauvages, lesquelles en certain temps sont dangereuses à rencontrer » (1)

Encore quelques centaines de mètres et j’arrive à une clairière exigüe. Enfin un peu de ciel et de soleil devait se dire le voyageur. C’est le col Saint Michel (903m); il était nommé Monjoux dans l’antiquité (en référence à Jupiter), il y avait un temple et surtout une mansio, un gite d’étape.

14 Col Saint Michel b

Puis il fut christianisé. Les vestiges de plusieurs édifices témoignent de cette époque: une chapelle placée sous la protection de Saint Michel, un prieuré tenu par quelques moines pour accueillir les voyageurs et le réconforter. Il n’en reste que des amas de pierres dans lesquels il est difficile de retrouver les bâtiments.

15 Sarcophage au col Saint Michel b

La descente commence. Je retrouve un chemin étroit, mais plus raide et toujours très  soigné. Toujours notre voie romaine. De nouveau des marches, un vrai escalier cette fois ci. Si elle a conservé son aspect d’origine il est certain que les chariots et autres voitures attelées ne pouvaient passer.

18 Chemin romain Col Saint Michel

Il est décidément difficile de penser que tout le trafic commercial entre Lyon ou Vienne et Rome passait par là. Les sources antiques, et en particulier la célèbre table de Peutinger (voir la section Augustum – Lemincum) indiquent pourtant la présence d’une voie importante qui part de Vienne, passe à Augustum (Aoste) et abouti à Lemincum (Chambéry) avant de poursuivre vers Milan. Mais il y a des incertitudes sur son tracé exact (3)(4). Les historiens supposent qu’il y avait plusieurs itinéraires possibles, le passage par le col Saint Michel étant le plus direct. J’imagine qu’il était destiné à tous ceux qui voyageaient léger et voulaient couper au plus court, les piétons, les colporteurs éventuellement accompagnés d’ânes ou de mulets, les cavaliers peut-être.

16 églantier chapelle col Saint Michel bLe récit de l’Anglais Coryate est tardif (1608), mais il aide à comprendre  comment le col était utilisé. Il relate: « Je fis l’ascension à pied et je donnai mon cheval à un autre pour le monter à ma place, car je pensai qu’il était plus dangereux d’aller à cheval qu’à pied, bien que tous mes compagnons fussent à cheval. Mais alors il m’arriva une mésaventure. De pauvres diables, qui gagnent leur vie principalement en portant dans des chaises à porteurs les gens du sommet de la montagne jusqu’à Chambéry, firent un marché avec quelques personnes de ma compagnie pour les descendre dans des chaises, une fois qu’ils seraient arrivés au sommet de la montagne, si bien que je les accompagnai jusqu’au sommet. Mais eux, désirant m’extorquer quelque argent, me firent faire l’ascension d’un tel pas que, malgré mes efforts pour les suivre, je ne pus y réussir. La raison pour laquelle ils marchaient si vite était leur espoir de m’obliger19 Descente Col Saint Michel b à me faire porter en chaise jusqu’au sommet plutôt que de les perdre et de perdre mon chemin, qu’il est presque impossible à un étranger de trouver seul, par lui-même, à cause des tournants et des innombrables détours de la route, plantée de chaque côté d’une infinité d’arbres; si bien que me trouvant si faible que je ne pouvais les suivre plus longtemps quand même mon cœur se serait brisé de fatigue, je fis marché, moyennant un quart d’écu, pour être porté au sommet de la montagne, qui était au moins à 1/2 mille de l’endroit où je montai en chaise. Voici leur manière de me porter: ils mirent deux barres minces dans des anneaux de bois placés aux quatre coins de la chaise et ils m’installèrent sur leurs épaules ainsi dans une chaise, l’un devant, l’autre derrière. » (1)

A l’époque romaine j’imagine que ce n’était pas très différent.

20 Lys martagon bPlus bas il reste peu de traces de la voie romaine, sinon peut-être des amoncellements de rocher le long du sentier. J’ai cru comprendre qu’elle avait servi de carrière.

Feuilles de lys martagon, au beau milieu du sentier. Il me faudra revenir.

Références

(1) Bruchet, Max.  La Savoie d’après les anciens voyageurs. Annecy, Hérisson frères, 1908. Voir p. 155 (seigneur de Villamont) et p. 165 (Coryate). Consultable sur Gallica

(2) Dagenais Pierre. Deuxième partie : L’homme et son oeuvre. In: Revue de géographie alpine. 1939, Tome 27 N°4. pp. 731-860  http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rga_0035-1121_1939_num_27_4_4247  Consulté le 05 juin 2012. Voir p. xxx

(3) Bertrandy, François. La Savoie à l’époque romaine, consulté le 3/6/2012 sur le site http://www.sabaudia.org

(4) Bertrandy, François. Les stations routières dans la cité de Vienne : l’exemple d’Etanna et de Labisco. In: Revue archéologique de Narbonnaise, Tome 38-39, 2005. pp. 27-36. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ran_0557-7705_2005_num_38_1_1147

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